Les dentelles de Burano

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Les dentelles de Burano

Message  Klod le Lun 19 Nov - 15:20

Au XVe siècle, Burano, dans la lagune de Venise, est une île surpeuplée qui vit de pêche. Ni grands palais ni monuments imposants : sur Burano, les maisons sont basses, aux simples fenêtres carrées. Les hommes partis en mer, les femmes peignent traditionnellement leurs maisons de couleur ocre, jaune et rouge, en utilisant des pigments d’origine minérale, pour que leurs maris puissent reconnaître leur île dans la brume.

Mais la grande occupation de ces femmes est aussi et surtout la broderie. Elles sont expertes en point coupé et/ou reticello. Ces points s'apparentent à la technique des jours et s’effectuent sur du tissu, lequel est ensuite évidé entre les motifs au fil pour ne laisser apparaître que ces derniers.

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L'industrie de la dentelle se propagea à Venise au XVème siècle et trouva vers1414 une protectrice en la personne de Giovanna Dandolo, épouse du doge Pasquale Malipiero. Cette industrie eut une croissance si rapide qu'on dut en corriger l'excès par la Seigneurie peu d'années après la mort de Giovanna Dandolo, en 1426. A tel point qu'en 1476, une loi somptuaire "prévoit des peines sévères pour qui ne limite pas dans son habillement, l'usage de dentelles faites à l'aiguille et réalisées en or ou en argent".

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Giovanna Dandolo, épouse du doge Pasquale Malipiero
1452-64
Bronze, diamètre 9 cm
National Gallery of Art, Washington

On voulait de la dentelle partout, pour les autels, les vêtements sacerdotaux, les couvertures, les draps, les coussins, les rideaux, mais surtout les "baveri" (morceaux de tissus qui protégeaient la bouche du froid), les voilettes, les colliers et les poignets .

D'admirable facture vénitienne fut la voilette avec laquelle Zilia Dandolo, épouse du doge Lorenzo Priuli, se présenta au couronnement en 1557, avec des bandes de voile blanc décorés de dentelles, descendant jusqu'à terre.
On en faisait cadeaux à des commissions étrangères. Parmi les cadeaux que recevait du roi, son mari, Marie Tudor, reine d'Angleterre en 1566 figuraient en bonne place les dentelles et broderies exécutées à Venise. Catherine de Médicis, reine de France se fournissait elle aussi chez les dentelliers de Venise. Dans d'autres régions partaient ces travaux et, sous Elizabeth, fille d'Henri VIII, ils se vendaient à Londres à des prix très élevés.

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Bianca Cappello, devenue finalement duchesse de Toscane, commandait à Venise d'innombrables travaux en dentelle pour ses voilettes, colliers, manchettes…
Entre temps, le gouvernement avait été obliger de légiférer contre ce genre de luxe, tout comme il avait essayé de lutter contre le luxe excessif des gondoles, le luxe excessif des ceintures, des chaussures... Mais les dames n'y prêtaient pas attention et plusieurs, au contraire ne firent que défendre avec plus d'enthousiasme cet art. Parmi elles, citons Maria Morosini da Mula, Marina Morosini, femme du doge Grimani, qui; à ses frais, installa un atelier de dentelle à S. Fosca, et Vienna Vendramin Nani, à qui Cesare Vecellio dédia en 1591 son œuvre de dessins pour broderies et dentelles intitulée "Corona".

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Portrait de Giovanna Baccelli

A partir de cette époque, l'industrie de la dentelle alla peu à peu se détériorant, subissant la concurrence des pays étrangers. Elle fut conservée seulement dans les cloîtres des religieuses, parmi lesquels celui de S. Zaccaria, des Zitelle, et de S. Vito à Burano étaient les meilleurs.

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Il n'est pas certain que le fameux collier fait de cheveux, que le roi Louis XIV voulait porter le jour de son couronnement soit sorti des ateliers de Vittoria Torre et de Luigi dalla Latte, à l'Angelo Raffaele, en 1643.
Pour raviver cet art qui avait reçu un dernier coup avec le changement des usages nationaux et qui dépérissait de plus en plus, est apparu en 1872, l'Ecole professionnelle de dentelle fondée par quelques mécènes sur l'île de Burano.

«La dentelle à l'aiguille se fait en jetant d'abord quelques fils de bâtis sur un dessin piqué ou tracé sur papier ou sur parchemin ; ces premiers fils serviront de support ou de charpente pour rattacher les points de contours ou de remplissage qui constitueront la dentelle a l'aiguille. Le travail de ces points a beaucoup d'analogie avec la broderie ; mais il s'en distingue en ce qu'il n'est pas fait sur un tissu de fond préalable.» Émile Molinier - Venise ses arts décoratifs, 1889.

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Au XVIIe siècle, la dentelle de Burano devient dans toute l’Europe un symbole de haut statut social, prisée par les princes, nobles et riches. En France, Louis XIV fini par en interdire l’importation, et créé la Manufacture Royale des dentelles françaises. En 1660, Colbert fait venir une trentaine d’ouvrières vénitiennes pour implanter leur artisanat en Normandie. Il confia la direction artistique à des dessinateurs célèbres, qui fournirent des modèles particulièrement élégants, et rapidement, la dentelle à l’aiguille française trouva son style propre, capable de rivaliser avec Venise. Cette dernière avait perdu le monopole de cette industrie florissante. Les dentellières furent rappelées par le Doge sous peine de mort. La France envahit bientôt le marché européen et Venise interdit l'importation de n'importe quelle dentelle ne provenant pas de la zone Vénitienne.

La concurrence est rude. A la fin du XIXe siècle, libérée de l’occupation hollandaise, Burano se trouve dans une misère totale, amplifiée par une quasi disparition de son savoir faire séculaire. Sans l'ouverture d'une école de dentelle en 1872, le point en l'air qui a fait la réputation mondiale de l'île n’existerait peut-être plus…

C’est à cette époque également qu’apparaît sur les murs des maisons de l’île le bleu de Prusse, au milieu de la couleur ocre traditionnelle. Aujourd’hui, peintures modernes oblige, l’île est multicolore et une loi prévoit que les maisons soient repeintes une fois par an de la même couleur. Quant à la dentelle, les femmes formées à ce savoir-faire ancestral sont discrètes et l’école ne donne plus de cours réguliers. La vente massive de dentelle à Burano vient de Naples, de Palerme… et de Chine, de Hong Kong, et d’Indonésie : n'est-ce pas un éternel recommencement?

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Cette dernière image provient du site Venise1.com. Cliquez sur l'image pour accéder à leur dossier complet.

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